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Le jour où j’ai accouché ma femme en catastrophe…

On dit souvent que le deuxième enfant arrive plus vite que le premier… Tom en a fait les frais. C’est lui qui a dû mettre au monde son cadet. Quelques petites minutes de grande panique.

 

« Hello, y’a quelqu’un  ! », j’ai hurlé en rentrant chez moi. D’habitude, à peine ai-je franchi la porte que Noah, mon fils de 3 ans, me saute dans les bras. Là, personne. La maison est vide et j’ai un mauvais pressentiment.

Zoé, ma femme, m’a appelé à 18 h alors que j’étais encore au bureau. « C’est maintenant », elle m’a dit, très calme. « Ne te presse pas, tout va bien », a-t-elle-même ajouté. J’ai donc terminé mon mail et j’ai filé, laissant La Défense à ses courants d’air.

Jusqu’ici tout allait bien.

Tout a basculé lorsque j’ai entendu les cris de ma femme. Zoé était sur les toilettes du rez-de-chaussée à se tordre de douleur. « Appelle les pompiers tout de suite ! », me supplia-t-elle.

Moi, refusant l’évidence : « l’hôpital est tout près ! On aura plus vite fait d’y aller de notre côté qu’en ambulance ! Allez, je t’aide ».

Elle, prête à me tuer : « JE TE DIS QU’IL ARRIVE MAINTENANT, IL EST LÀ ! VRAIMENT LÀ !  Appelle les pompiers TOUT DE SUITE ! »

Soudain que vois-je ? Le crâne de mon enfant dépasser de l’entrejambe de ma femme. Il sort ! Dites-moi que je rêve ? PANIIIIQUE ! Mayday, Mayday, Major Tom appelle la tour de contrôle ! Mon corps ne répond plus.

Ensuite tout est allé très vite.

18 h 47. C’est quoi déjà le numéro des pompiers ? Moi : 17, Elle : 18. Du coup, je compose le 1718. Bravo ! Je respire. Je renouvelle l’opération. Touuuut doucement. Génial, ça sonne. Un répondeur ! Une voix métallique m’accable de questions pour vérifier que je ne suis pas un petit malin en plein canular. Comme si c’était mon genre ! Vite vite, je veux parler à quelqu’un, à quelqu’un de vivant, à un humain BORDEL !

18h50. Une femme décroche. Elle m’affirme que les pompiers arrivent mais qu’en attendant il faut que je reste en ligne pour « préparer » l’accouchement. « Mais, ce n’est pas mon métier À moi de préparer l’accouchement ! », je lui beugle.

18 h 51. Ma chérie est en larmes de souffrance et a complètement oublié ses cours de respiration. C’était bien la peine.

18 h 52. J’ai la « pompière » dans une main, ma femme dans l’autre – et si vous pensez que j’ai eu le temps de me les stériliser, les mains, vous vous mettez le doigt dans l’œil. La première m’indique d’allonger la seconde à même le sol. J’obtempère avec la délicatesse d’un démineur – couper le fil rouge sans toucher le fil blanc. Je cale la tête de Zoé contre la cuvette des toilettes.

18h54. Je me surprends à prononcer ces mots : « pousse, allez, pousse ».

18 h 55. À genoux, le téléphone calé sur l’épaule, je mets au monde mon enfant. Il est recouvert d’un gel blanc bizarre et me fait penser à Roswell.

18h56. Je remarque que le cordon ombilical présente d’étranges similitudes avec la peau du lézard. Mon bébé a-t-il une langue fourchue ?  Il pousse un cri. « C’est bon signe » ai-je réagi dans un éclat de clairvoyance.

18h57. « Mais qu’est-ce qu’ils foutent vos collègues ? », je supplie au téléphone. L’enfant, à présent sur le ventre de sa mère, commence, il me semble, à virer au bleu. La femme me conseille de le couvrir au plus vite. Ce que je fais en dévalisant le placard à serviettes. Je dois couper le cordon ? « Surtout pas ! », m’ordonne-t-elle.

Au loin, la sirène de l’ambulance annonce ma délivrance. Délivrance toute relative étant donné le niveau de stress dans lequel je patauge. Je suis convaincu d’avoir mal fait. Y’a du sang partout. Je me vois déjà orphelin de ma femme et de mon bébé… Je prie le ciel et tous les astres de les épargner. Et je répète inlassablement : « Pourquoi moi ? ».

En 30 secondes, les pompiers et le Samu ont transformé mon salon en hôpital de campagne. Sur la table de la salle à manger, il y a mon enfant avec tout un tas de machines ; sur le canapé, ma femme recouverte de tuyaux. Les urgentistes ont beau me dire que tout est normal, que l’accouchement s’est bien passé, que « j’ai assuré comme une bête » (ça c’est moi qui le rajoute aujourd’hui), je suis incapable de recevoir le message.

Je cours partout dans la baraque, en haut, en bas, à droite, à gauche… nulle part. Je ne sais pas quoi faire de mon corps, de qui m’occuper, de quel côté me placer : la maman ou le bébé, le canapé ou la table ? Au bout de mon troisième aller-retour dans le placard à serviettes, je comprends que les secouristes cherchent à m’occuper. Ils me font même tenir la couverture chauffante du bébé alors que ça n’a aucune utilité. Je m’en rends compte, mais je le garde pour moi. Je ne vais pas commencer à la ramener.

Surtout que le chef pompier (je pense que c’est le chef parce qu’il parle plus fort que les autres) semble avoir vraiment besoin de moi. Cette fois, c’est un seau qu’il m’envoie chercher afin d’y mettre…le placenta. Génial. Pour ceux qui n’ont jamais vu de placenta, sachez qu’il s’agit d’un steak géant. Moi, qui ne supporte pas la vue du sang, je suis servi.

Au cas où j’aurais eu un petit relâchement, l’électrocardiogramme de Zoé est là pour me rappeler à l’ordre. C’est simple, un bon à chaque bip. Ma douce est complètement stone. Sous l’effet des anesthésiants, elle délire et n’arrête pas de se marrer comme une baleine. Cela ne m’apaise pas du tout. Au contraire, j’ai la sensation d’être dans un film d’horreur.

Lors du départ pour la clinique, je pensais avoir suffisamment de lien de parenté avec l’enfant et sa maman pour prétendre à une place dans l’ambulance. Tu parles ! L’un des pompiers m’arrête net : « Non, vous ne montez pas à l’arrière. » Allons Bon. À l’avant alors ?  « Vous pouvez nous suivre en voiture, mais vous devez vous arrêter aux feux rouges. » Pourquoi me dit-il ça ? Y’a un problème ? Ma parano reprend de plus belle. Il ajoute : « Si votre aîné rentre bientôt – ce qui était le cas, il revenait du parc avec ma mère –, il vaudrait peut-être mieux nettoyer chez vous. Non ? »

Zoom sur le salon. Un champ de bataille. Une boucherie – sans bouchère à la caisse. Du sang et des bouts de bidoches partout. Même notre parquet tout neuf a fait les frais du carnage. On aurait dit du Jackson Pollock… en moche.

À présent seul face à l’ampleur des dégâts, je réalise ce qui vient de se passer. Mon angoisse se décuple. À cette heure-ci (19h33), je n’ai plus d’espoir. Je vais les perdre… TOUS LES DEUX. La scène a été si violente, si « extraordinaire », que je n’imagine pas une fin heureuse.

Mais ce n’est pas le moment de flancher ; mon fils sera là d’une minute à l’autre avec sa grand-mère, déjà qu’il risque de ne plus revoir sa mère…

À quatre pattes, en costard, je frotte le sol et ramasse avec une petite pelle et une balayette des bouts de placenta. Quand je sorts les jeter dans la poubelle – Dexter, c’est moi ! –, je croise une voisine avec son chien. Le monde est si calme dehors. Moi, je tremble encore.

J’ai foncé à la clinique (en m’arrêtant aux feux rouges). J’espérais intimement être accueilli comme un valeureux chevalier. Au lieu de ça, à l’accueil : « Vous êtes ? ». Dans la chambre, Zoé me sourit. « T’as assuré », elle me murmure, épuisée. À côté, Gabriel dort. Il est beau. Tout va bien et j’ai les larmes aux yeux.

La nuit, je n’ai pas fermé l’œil, overdose d’adrénaline. Le lendemain, j’ai dit à Zoé : « pour le prochain bébé, je te propose d’intégrer la clinique un mois avant l’accouchement. Comme ça, on sera déjà sur place. » Elle s’est marrée.

Propos recueillis par Hélène Claudel